BÂTARDS : chronique 3, à la mémoire de nos illustres disparus

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Tous les matins, Amadou Bailo Bah prenait sa petite boîte de cirage, puis se rendait en bordure de route, se promenant de cafés en cafés, de bistrots en bistrots, de bars en bars, dans l’espoir d’obtenir quelques clients aux souliers poussiéreux ou semelles décollées, qui voudraient bien de ses services.

SIMER GUINEA GROUP

Dès après sa prière matinale, ventre vide, il filait vaquer à son occupation. Occupation par laquelle il venait en aide à sa vieille mère étalagiste au marché de Koloma.

La vie ne lui avait fait aucun cadeau. Il y’a deux ans déjà, son père décédait des suites d’un arrêt vasculo-cérébral, tandis que deux de ses trois frères aînés se faisaient engloutir par l’insatiable et cruelle mer Méditerranée. Ils n’étaient plus que trois pour Nènè Lamarana: son frère Oury parti lui aussi en aventure on ne sait où, sa petite sœur de quinze ans Adama Dian, et lui Amadou.

Il était devenu l’unique homme de la maison. Celui qui de ses seize ans, portait la lourde charge de supporter la famille. Il avait dû mettre un terme à ses études malgré lui, et se chercher une activité pour soutenir sa mère. Douloureuse étape de son existence. Il venait d’avoir son brevet. Qu’aurait-il pu faire d’autre face à la déplorable situation que traversait sa famille ? D’autant plus que sa marâtre Nènè Taibou s’était accaparée de tous les biens laissés par son défunt papa, sauf de la maisonnette délabrée sis à Gnariwada où ils vivaient.

Sa maman n’a jamais accepté qu’il délaisse ses cours. Elle considérait que c’était à sa fille de le faire pour permettre à Amadou d’accomplir son destin scolaire. Mais il s’y était fermement opposé. L’éducation de sa sœur demeurait une priorité. Il rêvait d’en faire une future femme émancipée, libérée de toute pression sociale et indépendante. Ce qui paraissait compliqué dans une société où religion et modernité ne font point bon ménage. La femme était soumise, point barre. Lui il s’en moquait éperdument. Et bien que Dian portait le Hijab, il n’en restait pas moins qu’elle était de loin différente des autres filles de son âge.

Chaque fois qu’il sortait à la recherche de son gain quotidien, il s’assurait que sa mère et sa soeurette ne manquassent de rien. Il pouvait lui arriver parfois de rentrer bredouille le soir, ce qui avait le don de le rendre acariâtre et triste; mais le plus clair du temps, il ne revenait pas sans une petite somme lui permettant de compléter la popote du lendemain, voire même d’épargner un minimum.
Il n’avait pas le temps pour les amis. Il sortait à l’aube, et ne rentrait chez lui qu’au crépuscule. Dur d’être un homme en pareilles circonstances. Il avait Foi. Son jour viendrait.

Lundi 23 mars 2020. Comme d’habitude, après avoir exécuté sa salât, Amadou sort muni de sa boîte à cirage, à la quête de la pitance journalière. Et bien que Nènè le lui ait déconseillé à cause du climat tendu suite à la tenue d’élections controversées, il décidait d’y aller. La politique ce n’était pas son problème. Il avait des préoccupations bien plus importantes que celles que revendiquaient désespérément et avec acharnement ces manifestants zélés. Lui?

Manifester? Jamais au plus grand jamais il ne le ferait. Mourir bêtement ne figurait pas au sommet de ses ambitions. Et de toute manière, s’il ne sortait pas, qui nourrirait Adama Dian et Nènè Lamarana ? Il ne les laisserait pas crever de faim sans rien faire. Alors il sortit. Il décidait d’éviter de travailler sur l’axe et de descendre sur l’autoroute. Là-bas au moins ça circulait, il n’y avait rien à craindre, et qui sait peut-être aurait-il plus de clients que d’habitude.

Les rues étaient désertes. Un silence famélique y régnait. Amadou se dépêchait de longer la transversale qui menait droit à l’aéroport avant que les mouvements de protestation ne commencent.
Après quarante-cinq minutes de marche, il arrivait à bon port. La journée serait longue. D’où il s’était installé, les clients affluaient en grand nombre. Il faut dire qu’à l’aéroport ca ne chôme pas. Sourire aux lèvres, il sentait que ce lundi serait fructueux.

Avec un peu de chance, il aurait de quoi soulager sa maman pendant trois, quatre jours, et peut-être même de quoi épargner. Et si Allah Soubhana Taala le lui permettait, il pourrait offrir un bouquin à sa sœur. Les heures défilaient et le petit cireur de pompes s’adonnait sans réserves à sa tâche.
À l’approche du crépuscule, Amadou range son attirail, puis remonte la colline. Plus il se rapproche de l’axe, plus les rafales de tirs se font entendre. Sous un coucher de soleil ténébreux, il pouvait apercevoir des lames fendre le ciel, et disparaître dans la pénombre. Faire demi-tour? Pas question. Il allait traverser ce champs de bataille à ses risques et périls. Il empruntait des raccourcis pour échapper au contingent de policiers qui tournaient dans les rues. Versets coraniques aux lèvres, cœur palpitant. À chaque pas qu’il faisait, il pensait à sa mère et sa sœur.

À ses pieds tombaient de fines pluies de munitions sorties de partout et nulle part. Quel miracle le gardait-il encore en vie? Allah sans doute!
Il était parvenu à dévier la grande route et l’épicentre des affrontements, et à atteindre son quartier chaud bouillant. Mais ce brouhaha ne s’éloignait pas. Il s’inquiétait. Il suffoquait, asphyxié par un vent épicé de gaz lacrymogène. Son visage le picotait. À peine s’il pouvait encore ouvrir les yeux. La brume épaisse qui s’abattait sur Gnariwada le freinait. Il avançait aveuglément. Ces coups de feu répétés, saccadés, assourdissaient la zone. Étions-nous en période de guerre ? Était-ce un siège ? Il n’en savait rien. Toujours est-il que le pauvre d’un coup s’était refroidi. Il était effrayé. Pourquoi n’avait-il pas suivi les conseils de Nènè ce matin? La reverrait-il? Que deviendraient les deux femmes de sa vie sans lui?

Tant d’interrogations qui dans sa tête trottaient.
Il traversait cette zone conflictuelle sous un nuage de projectiles venus de toute part. Il courait au milieu des belligérants qui se fustigeaient d’injures et de cailloux.
Dans son ineffable panique, il n’en revenait pas de voir autant de violences.

Et au moment où il atteignit son palier, un projectile le mit à terre. Il avait l’épaule touchée par une balle perdue. Il saignait à flots. Il l’avait échappé belle. Il enfonça sa porte et là, là, tout son univers s’ébranla. Sa mère sanglotait face à l’inouie rafale de violences que subissaient sa fille. Pauvre petite matraquée par deux policiers encagoulés. Visage gonflé de bleus, mâchoire brisée, et à moitié nue, pataugeant dans son sang, et qui se débattant en vain contre ces énergumènes, hurlait de toutes ses tripes àl’aide. Elle était à la mercie de ses bourreaux.

Face à cet inhumain et tragique théâtre, Amadou prit son courage à deux mains, fonça vers l’un des ravisseurs, lui prit son arme, avant de lui planter deux balles à bout portant dans le thorax. Il avait bondi sur l’animal avec une telle vélocité que la seconde brute fut prise de panique ; cherchant à toute vitesse à réagir, et à se défaire de cette bête blessée. Il tatait ses poches afin d’y trouver une arme et éteindre ce sauvage révolté. Le porc transpirait de partout, il savait que ce n’était qu’une question de temps. Le compte à rebours était lancé. Qui du bon ou de la brute aurait le dernier mot. Qui de la Foi ou de l’arme remporterait ce duel fratricide ?

Un coup, deux coups, trois, quatre coups sonnèrent dans ce silence inconditionnel. Un instant le temps s’était suspendu.

Deux minutes suffirent. Deux minutes suffirent à Nènè Lamarana pour voir joncher les corps inertes de ses deux petits anges baignant dans une mare rouge aux côtés de leurs bourreaux du jours.
Elle venait de perdre tout ce qui lui restait. Les soldats du tyran les lui avaient retirés. Qu’avaient-ils fait pour partir ainsi? Leurs rêves étaient-ils des crimes? On ne le saura jamais. Les bourreaux resteront impunis.

Almamy DIOP, Le24heures.com, tous droits réservés. 

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